Texte de François Coadou,
philosophe, historien d’art, musicologue et professeur à l’Ecole Supérieure d’Art de Toulon Provence Méditerranée.


"Qu’elles soient photos ou qu’elles soient vidéos, les œuvres d’Anne Le Hénaff ne s’entendent pas telles quelles, dans le seul éclair de ce qui ferait cliché. D’elles-mêmes, elles font sens vers autre chose qu’elles-mêmes, et qui n’est pas tant ce qu’elles représentent que la manière bien plutôt dont elles s’efforcent à le représenter, à le recueillir dans une expérience possible. Expérience non pas seulement esthétique mais aussi et surtout expérience critique, et existentielle. Les œuvres d’Anne Le Hénaff font sens vers ce qu’elle a vécu, vers ce qu’elle a donné et ce qu’elle a reçu, comme vers la condition même de leur production. Tantôt, il peut s’agir de l’immersion dans une communauté villageoise, en Inde, tantôt de l’immersion dans cette autre espèce de communauté que constitue une maison de retraite. Immersion, oui, le mot est lâché, et le mot est signifiant.

Ce qui intéresse Anne Le Hénaff, c’est d’entrer peu à peu dans ces mondes clos ; d’explorer, d’expérimenter in vivo la pluralité des microcosmes ; d’abolir, aussi, et par là même, l’enfermement de ce coupé, ou découpé ; c’est de tisser un échange de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. Bien loin du photoreportage, ou d’un regard documentaire, d’arpentage seul, les photos et les vidéos d’Anne Le Hénaff reposent sur une rencontre. Et c’est à partir de l’événement que cela constitue, une rencontre, quand on s’y ouvre de chaque côté, qu’elles déploient leur plasticité si singulière.

Ce n’est jamais d’un œil neutre, détaché qu’elles proviennent, et ce n’est pas dans une position de ce genre qu’elles nous obligent. Mais ce n’est pas non plus d’un œil compatissant ou bien même adhérent, non, ce n’est jamais vers cela, non plus, qu’elles nous entraînent. Il en va plutôt dans les œuvres d’Anne Le Hénaff de la fragilité d’un entre-deux, de la délicatesse d’un inframince, où cela coïncide, se mêle et mute. N’est-ce pas une manière, aussi, de s’inquiéter de, et d’inquiéter l’ordre figé des mondes, l’ordre figé des choses ?"

François Coadou in catalogue Dix 7 en Zéro 7.

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